Dimanche 20 Juillet 2008
N° 105 - Juillet 2008
Sommaire
La chronique de
Pierre Cornillot
La chronique de
Stéphane Di Vittorio
La chronique de
Martine Gardénal
La chronique de
Roselyne Morel
La chronique
d'Hélène Wintrebert
La chronique de
Françoise Railhet
La chronique de
Soana Kristen
La chronique de
Bérengère Arnal
La chronique de Marie-
Hélène Groussac
Edito
Agenda

Don libre
 Accueil
 Liens  Contact  Abonnement  Archives

Les dérives inquiétantes de la santé mentale
L’entretien avec le Pr Roland Gori, tel qu’il est rapporté par la journaliste Cécile Prieur dans Le Monde du 4-5 mai dernier, ne laisse pas de rendre songeur. Intitulé “Norme psychiatrique en vue. Entretien. Dépistage des troubles du comportement, plus de coaching, moins de soins : Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, décrypte l’évolution probable de la santé mentale”, il ouvre des perspectives peu réjouissantes pour les personnes atteintes d’un trouble du comportement, que celui-ci soit réactionnel à une situation éprouvante, ou qu’il s’inscrive dans le développement d’une affection au long cours, touchant le fonctionnement mental de la personne.
La préoccupation du Pr Gori repose sur une évolution généralisée de ce concept de santé mentale qui prend de plus en plus le pas sur celui de la psychiatrie. La première approche se préoccupe essentiellement de la manière de permettre à la personne de “rentrer dans les clous” et de satisfaire à un certain nombre de critères de “normalité”, alors que la psychiatrie veut s’investir d’abord dans la prise en charge de la souffrance psychique, sans objectif prioritaire de “normalisation”.
Ce débat est d’autant plus important que le nombre des psychiatres baisse dangereusement sous l’effet d’une sélection imbécile des médecins et d’un mode d’orientation encore plus imbécile des futurs spécialistes en fin d’études (la prévision est de 36 % de psychiatres en moins en 2025 par rapport à 2002 alors que le nombre des patients ne cesse d’augmenter).
Chemin faisant, nous découvrons l’avenir qui se dessine pour les personnes manifestant des troubles du comportement. Déjà, l’étude de l’Inserm, datant de 2005, voulait instaurer le dépistage systématique du “trouble des conduites” chez le très jeune enfant dans une perspective de prévention précoce de la délinquance : la levée de bouclier qu’a entraînée cette lamentable étude a permis d’éviter provisoirement le pire, sans toutefois que les prétentieux benêts responsables de cette étude gravement déviante présentent leurs excuses. Le problème reste donc entier du sort auquel sont destinés les patients atteints de troubles psychiatriques et “résistants” aux traitements et aux dressages comportementaux à la mode.
Soyons honnêtes : la maladie mentale pose depuis des lustres un problème particulier à la fois aux médecins et aux soignants, et à la société. Le terme de “troubles du comportement” recouvre une grande variété de situations qui se caractérisent toutes par des comportements inadaptés aux circonstances de la vie : certains d’entre eux peuvent même mettre en danger la vie d’autrui ou celle du patient. S’il n’y avait pas ces troubles du comportement, personne ne s’inquiéterait de ces petites bizarreries qui restent monnaie courante dans la vie de tous les jours. Sans vouloir alimenter la polémique, disons qu’au quotidien notre vie sociale est fort riche de toute une série de gaillards et de drôlesses qui nous questionnent parfois sur l’intégrité de leurs psychismes. Mais qu’importe, ils ou elles savent tenir leur rang et leur comportement, si curieux soit-il, ne les conduit pas à l’asile.
Le grand danger actuel vient d’une convergence d’intérêts pour transformer le champ de travail de la psychiatrie en une nouvelle organisation du traitement des maladies mentales. Foin des élucubrations psychanalytiques autour de la souffrance mentale et de l’exploration thérapeutique des mécanismes intimes impliqués dans cette souffrance. Grâce à des rituels d’endoctrinement et de compliance, il sera possible de faire le distinguo entre les patients récupérables et les irrécupérables. Pour ces derniers, le destin se prépare sur le mode du handicapé justifiant l’aide sociale et la charité de bon aloi, à partir du moment où la médecine voudra reconnaître l’incurabilité de l’affection en cause.
Bien entendu, ces bons prophètes de la santé mentale de demain ne voient aucune analogie avec la manière dont on s’apprête à traiter les chômeurs et autres parasites sociaux. Au pire, on continuera, comme aujourd’hui en France, à enfermer dans les prisons toute une catégorie de malades mentaux, que les troubles de leur comportement ont conduits à des troubles de l’ordre public. C’est déjà le cas aux USA où la proportion de malades mentaux en milieu carcéral est très importante. Et c’est ainsi que tout doucement s’installe une nouvelle politique de la “santé mentale” qui, sans le dire, risque d’imposer une normalisation des comportements reconnus conformes et en dehors desquels nous serons rangés dans des catégories d’individus priés de prouver leur capacité à se normaliser ou condamnés au handicap de l’anomalie mentale.
Tout cela est exagéré, me direz-vous. Sans doute, mais le lancinant acharnement de l’administration de la Santé à considérer les patients atteints de troubles du comportement ou de déficits psychiques divers comme incurables va directement dans ce sens. Le jour où la psychiatrie basculera dans le secteur médico-social (sous prétexte qu’elle n’apporte pas suffisamment la preuve de son efficacité curative), ce jour-là marquera la fin d’un espoir de guérison ou au moins d’amélioration pour des milliers de personnes sans défense, au nom d’économies de bouts de chandelle. Et notre société aura perdu, sans le savoir, une partie de son âme.
Pierre CORNILLOT


Pierre Cornillot est médecin, professeur de médecine et biologiste hospitalier. Il a fondé la faculté de santé, médecine et biologie humaine de Bobigny, dont il a été le doyen de 1968 à 1987. Il a présidé l’université Paris-Nord (1987-1992), puis a créé et dirigé l’IUP Ville et Santé sur le campus de Bobigny (1993-2001). Il est président de l’association Santé internationale. Après s’être investit parallèlement dans des actions d’aide au développement des pays du Sud, il se préoccupe aujourd’hui de la rédaction d’ouvrages sur la santé et la formation médicale, le système de santé et la recherche.

Vous pouvez vous procurer le n° 105 de juillet 2008 chez les marchands de journaux ou en envoyant un chèque de
4,90 euros (précisez au dos du chèque n° 105) au journal "Votre santé", 44, bd de Magenta, 75010 Paris.Si vous ne trouvez pas ce numéro, le meilleur service que vous pouvez nous rendre est d'insister auprès de votre marchand de journaux pour qu'il le commande. Donnez-lui la référence M06208 - 105 indiquée au-dessus du code barre.